La voix derrière la maison

De l’écriture à l’édition


Sous les fleurs d’avril

Écrivaine à l’encre d’un autre siècle, éprise des mots au parfum de désuétude, passionnée de littérature classique


Au printemps 1989, je suis venue éclore, sous les puissantes senteurs des fleurs de la Vie. Avril chantait ses louanges, son retour pour quelque temps, au dix-septième jour de sa gloire, à Genève ; une ville au cœur jamais tendre.
Écrire n'a jamais été une passion ; car une passion, c'est une chose que nous apprenons à aimer un jour. Or, l’écriture est ancrée en moi aussi naturellement que les poumons qui me permettent de respirer chaque jour. J'ai commencé dans la plus grande simplicité, à l'âge de onze ans. Un journal, un esprit créatif, mais surtout, un cœur habité de sentiments bien trop grands pour lui.
J’arrivais bien vêtue, dès l’âge tendre, d’un cœur et d’un esprit vulnérables. Inlassablement ils demeuraient, ailleurs, là où les contrées imaginaires ne s’épuisent en vain. Mon esprit chimérique s’est repu d’instants exaltants, illusoires, tandis qu’à l’école, la réalité était synonyme de harcèlement et de médisance.
J’ai appris, en trouvant refuge dans des cours de dessin à Carouge, l’apprentissage d’apercevoir, de contempler et d’éprouver ce que l’on saisit, le temps de quelques formes étranges, qui bougent et changent sans arrêt. Le son que produit un griffonnement frénétique est un hymne à la beauté qui se cache perpétuellement en toute chose, ne se dévoilant qu’à celui qui sait recevoir.
Onze années se sont succédé ainsi, au travers de cet art qui m’a été offert telle une liberté fondamentale.
Nul exploit à conter, mais bien des tentatives, vaines, à trouver mon chemin. Des sentiers ardus ont été empruntés, toutefois, la vie m’a enseigné que c’est au travers des épreuves que nous nous façonnons.

John Hayter (1800-1895) : Portrait de Miranda dans “La Tempête” de William Shakespeare


Jeanne d’Aurigny


Je m’en déferai, sitôt que l’heure en sera propice, de ce nom d’emprunt, America Grace, dont j’ose espérer voir s’effacer jusqu’à la dernière réminiscence. Il ne sied plus à mon être présent, ni ne saurait en traduire l’essence véritable ; aussi, je veux le reléguer aux confins du passé, afin d’embrasser un recommencement digne et souverain. Un qui se posera tout entier sur l’affirmation de moi-même !

Dès lors, mes ouvrages à venir, ainsi que ceux déjà publiés, lorsque leur stock sera dissipé, porteront ce sceau : Jeanne d’Aurigny.

Pourquoi ce choix ?

Aurigny, île Anglo-Normande battue des vents et livrée aux caprices de la mer, relève du bailliage de Guernesey – cette terre d’exil où Victor Hugo, proscrit par son propre pays, érigea son refuge à Hauteville House. C’est là qu’il écrivit une part essentielle de son œuvre, sous le souffle du large et la lumière changeante des marées. Aurigny, par sa proximité avec Guernesey, appartient à cette même géographie de l’éloignement et du regard porté vers la France inaccessible.

Ce nom encore se rencontre en “L’Homme qui Rit”, où Victor Hugo fait de ces îles un théâtre sauvage, balayé par l’âpreté de la mer et l’ombre de la providence.

Or, choisir Aurigny, c’est s’inscrire dans la marque de l’exil, là où se confondent l’isolement et la liberté, et cette image me sied à ravir. J’ai pris l’exil comme l’on prend la mer, en défiant la tempête, sans courber l’échine. Aux refus réitérés, à l’indifférence manifeste du monde littéraire, je n’ai point cédé. J’ai avancé, opiniâtre comme le vent s’éprend des falaises, et de mes seules mains, pierre après pierre, j’ai bâti ma maison d’édition. Elle est l’ouvrage d’une volonté absolue, d’une liberté conquise, qui m’appartient tout entière !

À l’image d’Aurigny, île farouche que nul ne dompte, dressée face à l’infini, je n’ai laissé à personne le droit de m’entraver. Ce nom n’est pas un caprice, il est un serment, une conquête, le cri d’une indépendance arrachée, une route tracée sans égard pour les marées contraires.

Quant à Jeanne, ce nom rappelle mille figures illustres des lettres :

  • Jeanne Weil, mère du prodigieux Marcel Proust,

  • Jeanne Hugo, descendante du grand Victor Hugo,

  • Jeanne Rozerot, compagne d’Émile Zola.

L’union de Jeanne et d’Aurigny confère à ce pseudonyme une force qui ne se conteste point : celle d’un lien profond avec la littérature classique et d’une irrévocable aspiration à l’émancipation.